Nice, souvenirs de l’avenir

nice NY.jpg« Je ne sors que le soir, mais les nuits sont féériques ! Les squares embaument. Il y a des champs de pétunias, dont la senteur sucrée vous enveloppe comme celle des fumeries d’opium. (…)

Le luxe des lumières, des palmiers, des orchestres déchaînés aux terrasses, n’a rien d’insolent parce qu’il est à tous, et que le moins fortuné en jouit autant que le plus riche. Dans l’excellent fauteuil à dix sous où je digère une poignée de cacahuètes, devant un des plus beaux et plus amusants spectacles du monde, je suis aussi heureux que mon voisin le milliardaire, qui regarde les mêmes choses, dans le même fauteuil, après avoir dîné au Négresco… »

Roger Martin du Gard, correspondance avec André Gide, 10 septembre 1935.*

* “La Griotte. Magazine en ligne impertinent” https://lagriotteanice.wordpress.com/

 

Au comptoir (Prétextes)

Un soir, sur les boulevards où je me promenais avec G***, je m’entendis appeler par mon nom. Je me retournai: c’était Wilde. Ah! combien il était changé!… «Si je reparais avant d’avoir écrit mon drame, le monde ne voudra voir en moi que le forçat», m’avait-il dit. Il était reparu sans drame et, comme devant lui quelques portes s’étaient fermées, il ne cherchait plus de rentier nulle part; il rôdait. Des amis, à plusieurs reprises, avaient tenté de le sauver; on s’ingéniait; on l’emmenait en Italie… Wilde échappait bientôt; retombait. Parmi ceux demeurés le plus longtemps fidèles, quelques-uns m’avaient tant redit que «Wilde n’était plus visible…», je fus un peu gêné, je l’avoue, de le revoir et dans un lieu où pouvait passer tant de monde.—Wilde était attablé sur la terrasse d’un café. Il commanda pour G*** et pour moi deux cocktails… J’allais m’asseoir en face de lui, c’est-à-dire de manière à tourner le dos aux passants, mais Wilde, s’affectant de ce geste qu’il crut causé par une absurde honte (il ne se trompait, hélas! pas tout à fait):

—«Oh! mettez-vous donc là, près de moi, dit-il, en m’indiquant, à côté de lui, une chaise; je suis tellement seul à présent!»

comptoir2

Préxetes André Gide