Au comptoir (Prétextes)

Un soir, sur les boulevards où je me promenais avec G***, je m’entendis appeler par mon nom. Je me retournai: c’était Wilde. Ah! combien il était changé!… «Si je reparais avant d’avoir écrit mon drame, le monde ne voudra voir en moi que le forçat», m’avait-il dit. Il était reparu sans drame et, comme devant lui quelques portes s’étaient fermées, il ne cherchait plus de rentier nulle part; il rôdait. Des amis, à plusieurs reprises, avaient tenté de le sauver; on s’ingéniait; on l’emmenait en Italie… Wilde échappait bientôt; retombait. Parmi ceux demeurés le plus longtemps fidèles, quelques-uns m’avaient tant redit que «Wilde n’était plus visible…», je fus un peu gêné, je l’avoue, de le revoir et dans un lieu où pouvait passer tant de monde.—Wilde était attablé sur la terrasse d’un café. Il commanda pour G*** et pour moi deux cocktails… J’allais m’asseoir en face de lui, c’est-à-dire de manière à tourner le dos aux passants, mais Wilde, s’affectant de ce geste qu’il crut causé par une absurde honte (il ne se trompait, hélas! pas tout à fait):

—«Oh! mettez-vous donc là, près de moi, dit-il, en m’indiquant, à côté de lui, une chaise; je suis tellement seul à présent!»

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Préxetes André Gide