L’exposition d’au delà (suite de “Thaïlande, bienvenue”)

Voici un événement qui a eu lieu l’année dernière mais dont le thème n’a pas d’age et est ancré dans les bases de la culture thaïe.

clementinesouris

…C’est pourquoi…

L’exposition Spirits : Creativities from beyond du Thailand Creative and Design Center de Bangkok peut être une source de réflexions sur les pratiques religieuses et la mentalité dans le pays du sourire alors que de prime abord c’est un curieux parc d’attraction local que nous nous attendons.

La Thaïlande est parmi les pays les plus pratiquants du culte bouddhiste au monde. Seul 5% de la population ne pratique pas la religion officielle et se partage entre islam et christianisme. Malgré ce dévouement religieux qu’on perçoit dans la rue et les gestes quotidiens, le bouddhisme n’est pas parvenu à éradiquer les croyances antiques dans le phi, ces forces invisibles, existentielles, antérieures à la religion. Leurs manifestations païennes présentées au Thailand Creative and Design Center en montrent une cohésion avec le Bouddhisme qui du point de vue de la culture chrétienne paraîtrait pour le moins contradictoire. Mais dans cette mentalité le surnaturel est plus que naturel et l’humain est inséparable du spirituel. L’existence de créatures de l’au-delà est si populaire que toute personne locale peut vous faire la visite guidée dans les salles de l’exposition.

Dès l’entrée la peur et l’inquiétude sont brusquement suscitées. Une pièce à peine éclairée par une lumière dénudée nous introduit dans le décor d’une tragédie sous-entendue : des murs gris béton, une trace rouge foncé étirée par terre et des bruits par saccades violentes qui nous mettent dans l’attente d’une trace humaine, un cri, un corps, un des personnages de Saw (thriller américain)…

Nous échapper de ce dramatisme sans avouer qu’il parvient à nous frapper d’horreur est la motivation qui nous pousse vers la seule direction possible : celle indiquée par la ligne de sang. Mais avec soulagement et un peu de déception on découvre alors l’au-delà : une ambiance sophistiquée contemporaine dotée de l’accrochage sobre avec un délicat arrière-goût gothique. Objets authentiques du folklore et autres au design contemporain : tout est plongé dans le noir et est éclairé par les lettres des textes blanches et lumineuses.

Le parcours se déroule en 2 étapes : une première partie dédiée aux pratiques païennes et religieuses en Thaïlande mais aussi chez ses voisins, Laos, Japon, Birmanie et Chine. Mais ce qui sera le fil rouge va au-delà de ce parcours purement chronologique ou documentaliste et adapté au regard ingénu du touriste : une voix dérisoire et critique se fera entendre lors de l’exploration de l’exposition. Un court-métrage d’animation est ainsi le premier à incarner cette transformation que les artistes contemporains font de ces croyances. Des êtres surnaturels et humains peuplent l’écran dans une esthétique qui rappelle celle du théâtre des silhouettes, un art magnifique et traditionnel du pays. Une anxiété s’impose à cause de la frénésie de l’image réalisée par Koonklung Koupathal Chonlawit Xuto et Bancha Thearakith (Learning to cope with our fears,  2010).

C’est seulement après qu’on plonge dans la connaissance anthropologique du culte. Objets, décorations et déguisements utilisés dans divers rituels racontent les origines de la religion thaïlandaise. L’accrochage adopte un regard critique à la fin de cet épisode où les chiffres parlent d’eux mêmes en affichant notamment le chiffre d’affaires de cette  « industrie de la peur et du sacré » : fleurs, cérémonies, exorcistes, objets sacrés, la somme constitue une part importante de l’économie du pays. On apprend en outre que la Thaïlande possède l’un des terrains les plus importants de fleurs cultivées et utilisées pour les pratiques religieuses (le marché nocturne des fleurs est un des lieux les plus caractéristiques et visités chaque nuit à Bangkok et pas uniquement par les touristes) qui pourtant ne peut pas satisfaire toute la demande.

L’industrie s’introduit dans toutes les sphères du culte. Des maisons des esprits traditionnellement faites de matériaux simples aujourd’hui sont un terrain d’exploration prolifique pour les entreprises de design. Un merveilleux objet de Holy Plus, société spécialisée dans le domaine, se présente en métal inoxydable, sorte de coquetterie synthétique dotée d’une illumination interne pour que les esprits soient protégés de tous les maux de la nature auxquels leurs maisons sont exposées dans les jardins thaïlandais.

Cependant la foi de la population d’aujourd’hui ne se résume pas uniquement par les pratiques exercées dans les temples de la religion officielle, et dans une seconde partie on assiste aux manifestations des forces Phi. Des mannequins de créatures qui suscitent aujourd’hui encore de la peur aux thaïlandais nous accueillent. Phi Graseu, Phi Pret, Guman Tong, Phi Tai-Hong, entre autres, ont ainsi catégorisé ces esprits et ont agrémenté leur représentation « physique » par une liste d’informations utiles telles la provenance, la description physique et les préférences alimentaires. A côté de la représentation d’un fœtus humain dans un bocal, on peut lire que jusqu’au début du vingtième siècle il était tout à fait légal de garder chez soi un nouveau-né  décédé avec la conviction qu’il apporterait bien-être et richesse à son tuteur. Une autre figure du folklore jouissant d’une grande popularité internationale est Phi Tai Tong Glom. C’est l’incarnation de jeune femme morte avec son enfant lors de l’accouchement, et qui ne peut plus trouver la paix et tue ceux qui menacent son existence. Une de ses apparitions date du 19ème siècle et est connue sous l’appellation « Nang Nak ». Son histoire d’amour est devenue emblématique entre mythe et réalité et a inspiré plusieurs adaptations cinématographiques dont la dernière a été réalisée en 1999 par Nonzee Nimibutr, une des figures importantes du nouveau cinéma thaïlandais. (Voici la bande-annonce)

Un passage donc tout à fait naturel se produit vers l’espace médiatique moderne. La reproduction d’un studio de transmission radiophonique évoque un des plus grands succès de ce média depuis son apparition en Thaïlande : des micro-fictions reproduisant des histoires d’esprits.  Divers outils tels que des couverts de table, bouteilles et autres outils du quotidien ont servi à la recréation de bruits authentiques pour créer une atmosphère perturbante.

La littérature, la bande dessinée, le cinéma et la télévision, tous ont emprunté de la popularité de l’imaginaire folklorique thaïlandais. La dernière palme d’or attribuée à Apichatpong Weerasethakul réussit ainsi à nous rendre intimes avec des thaïlandais dans les forces et leur bienveillance envers notre monde.

Société en évolution progressive et intense, la Thaïlande reste infiniment attachée à ses traditions et porte même dans les manifestations les plus explicites de sa modernité l’héritage de ses ancêtres.  L’exposition montre les superstitions en tant que faiblesse et inspiration, mais à travers leur présence dans les comportements thaïlandais, on retrouve aussi un appui et un fondement moral qui est une partie inséparable de la culture du pays.

Thailand Creative and Design Center

Bangkok, Thaïlande, Octobre, 2010

Photos : Thailand Creative and Design Center (TCDC)

Remerciements :

Piyaporn Aroonkriengkrai

Marketing & Communications Department TCDC

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